design research

quelques questions à

Mille mercis à Louise Grislain, Charlotte Morel et Anna Klossowski pour leur générosité !

Comme le suggère votre nom, WE DO NOT WORK ALONE, vous travaillez à plusieurs. Pouvez-vous nous en dire plus sur les différents “WE” du projet ?

Les WE sont bien sûr nous trois, Louise Grislain, Charlotte Morel et Anna Klossowski, fondatrices de We Do Not Work Alone.
Mais il s’agit aussi de tous les autres potentiels, nos amis, familles et proches qui nous ont conseillés et écoutés lorsque nous étions encore en train de mettre au point le projet et de préciser nos désirs. Les WE c’est également les artistes avec lesquels nous travaillons, puis aussi ceux qui réalisent nos objets (artisans, manufactures…), et enfin ceux qui nous diffusent et nous soutiennent, avec lesquels nous établissons des liens de confiance et avec qui nous échangeons aussi beaucoup. Il s'agit aussi de nos graphistes, notre photographe ou l’architecte qui nous aide à concevoir nos présentations.

Portrait par Matthieu Cossé.

Quels sont vos backgrounds (à chacune des trois fondatrices), et comment ce mélange de compétences nourrit-il le projet ?

Nous nous sommes rencontrées en 2008 à l’Université de La Sorbonne Paris IV. Nous faisions partie des élèves d’un master professionnel intitulé « L'art contemporain et son exposition ». Auparavant nous avions suivi des cursus d’Histoire de l’art en recherche. L’une d’entre nous a également fait 3 années en école d’architecture. Nous avons travaillé dans des galeries et des institutions avant et après le master. Nous avons aussi travaillé à divers niveaux avec l’éditeur Three Star Books/Onestar press ce qui a été une experience importante.

Concrètement, comment se passe le processus d’édition d’un objet dans votre maison d’édition ?

Nous contactons un artiste dont non seulement nous aimons le travail mais aussi dans lequel nous voyons une potentialité intéressante pour se saisir de la question de la fonctionnalité. Certains ont une pratique qui fait déjà echo à la question de l’objet, d’autres pas et c’est justement cet écart par rapport à la pratique habituelle qui nous parait intéressante dans le fait d’éditer.
De manière générale c’est toujours notre question : il ne s’agit pas de faire des objets dérivés, et pour nous ce qui différencie nos productions c’est justement la réflexion sur le fait qu’il se passe une chose spécifique par rapport au travail de l’artiste dans le moment de l’édition. Pour prendre des exemples concrets, nous venons de réaliser de la vaisselle en céramique avec Matthieu Cossé, qui dessine et a déjà peint des céramiques dans le passé. Notre édition avec lui ne reproduit pas ces dessins en les imprimant (ce qui reviendrait à un produit dérivé) ils sont bien peints mais par une autre main que la sienne, une experience inédite pour lui et qui permet un pas de côté par rapport à sa pratique habituelle. Autre exemple : les irrégularités de la découpe du valet de Benoit Maire ont été reproduites fidèlement par l'outil numérique (découpe laser). L’édition multiplie ce geste qui était au départ incertain et rapide, ce qui double d’une manière inhabituelle le processus créatif de Benoit qui a utilisé pour concevoir notre objet les chutes issues d’une autre sculpture.

Suite à l’invitation l’artiste nous propose un objet, et débute alors un dialogue constructif. Nous n’hésitons pas à refuser les propositions, et nous n’éditons pas non plus des projets déjà conçus. Une fois le projet mis au point nous nous occupons de trouver les solutions techniques, les fabricants et nous assurons le suivi de la production, de la diffusion et de la vente.

Quelle est l’histoire de la maison d’édition ?

Après notre sortie de master professionnel en 2009 nous avons commencé sous le nom de collectif KGM à organiser des expositions dans des artists-run-space parisiens (Moinsun, exoexo). Nous avons aussi commencé, pour des projets qui n’ont jamais abouti d’ailleurs, à aller de manière assez systématique aux Beaux-arts de Paris pour faire des visites d’atelier. Nous travaillions chacune de notre côté pour gagner notre vie dans des galeries comme assistantes ou documentaliste-chargée d’édition dans des galeries d’art moderne et contemporain.
Nous étions heureuses quand on avait l’occasion de monter des projets d’exposition, en même temps souvent cela avait quelque chose de frustrant, car on avait l’impression de venir choisir dans les ateliers des pièces qui venaient soutenir le propos pré-construit de l’exposition, on se demandait si cela n’avait pas sa limite cette forme d’instrumentalisation des œuvres au profit de la thèse ou du prétexte du commissaire.
Il y avait aussi un autre problème, grave à nos yeux : les commissaires, les artistes, les personnes qui gèrent ces lieux d’exposition alternatifs sont tous des bénévoles. En général les commissaires travaillent comme assistants pour des galeries tandis que les artistes et ceux qui gèrent les lieux sont assistants d’artistes ou régisseurs pour des galeries. Alors c’est une situation où tout le monde a un titre, mène un travail, mais sans qu’il paraisse envisageable que cela soit assorti d’une réalité économique reflétant cette activité. Tout le monde s’accorde à dire pourtant que le développement de ces lieux, de ces activités ont modifié profondément le paysage artistique des villes, et notamment de Paris, que l’on a beaucoup décrit comme une ville ronronnante dans les années 2000 en comparaison avec des villes comme Berlin.
L’idée de faire des éditions est née de ce contexte : la volonté d’accompagner les artistes plus en amont, de s’investir à leur coté autant que eux-mêmes s’investissent dans leur pratique et dans un même temps de créer un système ou le travail accompli serait rémunéré, même modestement.
Assez vite, nous avons écrit à l’artiste Matthieu Mercier, que nous ne connaissions pas mais qui nous a gentiment reçu. Il nous a trés vite parlé du salon MAD à la Maison Rouge qui avait lieu trois mois plus tard car il fait lui même parti du comité de sélection. Les organisateurs du salon nous ont réservé un stand alors que nous n’avions encore rien produit, et en mai 2015 nous avons donc présenté nos 6 premières éditions.
Notre démarche qui est un peu particulière a été bien reçue tout de suite.
Quelques mois plus tard nous avons fait un partenariat avec la FIAC. L’organisation de la FIAC a distribué dans son kit exposant les gants blancs de montage Hate & Love que nous avons conçus avec Matthieu Mercier, et nous les avons également vendus sur le stand de quincaillerie destinés aux exposants pendant le montage et le démontage de la FIAC. La foire a été montée et démontée avec nos gants cette année là, ce qui était vraiment une occasion manifeste d’activer un objet fonctionnel. Cela a été assez relayé sur les réseaux sociaux et nous a aidé à nous faire connaitre. Depuis nous essayons de participer à des salons d’éditions mais aussi et surtout aux foires d’art contemporain qui sont un très bon contexte pour nous. Nous essayons aussi d’aller à l’étranger le plus possible, car nous avons réalisé en participant à Untitled Miami Beach l’année dernière que nos objets peuvent rencontrer leur public même si leurs auteurs ne sont pas connus des visiteurs.

Love & Hate, Matthieu Mercier, 2015, photo Claire Israël.

Pouvez-vous nous parler de votre nom et de son rapport au recueil de poèmes de Kawai Kanjiro ? Avez-vous un extrait dont vous vous êtes particulièrement inspirées ?

Alors que nous mettions au point le projet l’une d’entre nous a été au Japon et a visité la maison de Kawai Kanjiro, un célèbre potier japonais, à Kyoto. Elle a ramené le livre intitulé We Do Not Work Alone, qui est un recueil de pensées sur la création de Kawai Kanjiro. Pour faire bref, ses reflexions sont imprégnées des notions animistes qui innervent toute la culture japonaise. Il y parle plus spécifiquement des forces à l’œuvre dans le processus de fabrication d’une poterie (feu, air, terre) mais en filigrane ce sont les enjeux de dissolution de la figure de l’auteur unique qui se dessine. Le titre du livre, si programmatique, s’est imposé comme nom. Nos graphistes se sont même inspirés de la typographie de la couverture pour notre logo.

Pourquoi avez-vous décidé d’éditer des objets “usuels” ?

L’envie est née à la fois d’un intérêt personnel pour les divers moments historiques qui lient l’art et l’artisanat : le Bauhaus, le mouvement arts and craft, le Mingei au Japon. Les formes dites mineures ou impures de l’art nous passionnent, et cela reflete aussi notre manière de l’appréhender. Pour nous l’art doit être partout et pour tous car c’est aussi ce qui rend la vie meilleure, ou plus intéressante que l’art comme le dit la célèbre citation de Filliou.
D’autre part il y a de manière évidente chez les artistes de notre génération un retour au « faire », on le voit notamment avec cet intérêt pour la céramique. Il n’y a plus de problème a avoir une pratique conceptuelle et à fabriquer des objets, au contraire. Cela nous parait intéressant de voir comment est conçu un objet par celui qui n’est pas le professionnel de cette conception.

Que pouvez-vous nous dire de votre public/vos clients ?

Les publics sont variés selon les objets, et c’est bien cela qui nous amuse. Evidemment, il y a dans le nombre beaucoup de gens qui sont déjà des collectionneurs, qui ont l’habitude d’acheter de l’art. On arrive à toucher aussi avec les objets qui ont des plus petits prix un public d’étudiant qui visite les salons pour s’informer et qui parfois peut faire un acte d’achat inhabituel pour lui. Cette variété est importante pour nous. Nos revendeurs sont pour le moment des gens qui revendent des éditions (ex: Librairie Yvon Lambert, Librairie Mazarine, Sémiose/Print, Things and Books, Offprint à Arles, ect.), mais notre rêve c’est aussi les boutiques de musées et surtout les grands magasins comme le BHV.

Que pouvez-vous nous dire de votre économie ?

Comme nous fabriquons des objets et nous ne sommes éligibles à aucune aide publique en France. Les dispositifs d’aide français concernent les éditions papier et numériques. Nous avons donc investi de l’argent personnel au départ, et depuis nous réinvestissons tout le produit des ventes dans les nouvelles productions. Nous rémunérons également les artistes sur les ventes effectuées, c’est un point auquel nous tenons beaucoup pour les raisons évoquées pus haut. Il semble que dans l’édition il y ai une tendance à ne rémunèrer les artistes que « en nature » avec des exemplaires et cela nous parait anormal. Nous nous sommes donnée encore un an pour pouvoir commencer à nous rémunérer.

Vous êtes trois femmes, ce qui ne semble pas très courant dans le champs de l’édition et du multiple (?). Est-ce que ça vous donne une position/pratique particulière dans votre métier ?

Cela n’est en effet pas très courant : c’est certainement un bon moyen memo-technique pour que les gens se rappellent de nous !
Plus sérieusement, nous avons probablement une tendance naturelle à travailler facilement avec des artistes femmes, ce qui fait que notre liste d’artiste est réellement mixte là où souvent il y a encore un déséquilibre.