design research

quelques questions à

Le coq et la poule
Marthe Harquel pour le récit de vie, les blagues et les dessins
Mathilde Barbey pour la conception de l'ouvrage
Imprimé en risographie et édité en novembre 2016 sur les presses du collectif tardigrade à Strasbourg
50 exemplaires numérotés, relié main
composé en Arno Pro
45 pages
8,5 x 13,7 cm

Cette petite édition, imaginée dans le cadre d'ateliers artistiques avec des personnes âgées, est publiée par le collectif tardigrade. La finesse de la reliure et la qualité du papier lui donnent un aspect soigné et précieux. D'un autre côté, l'impression en risographie donne aux images et au texte un rendu proche de celui d'un feutre ; presque comme si l'on avait à faire à un carnet de notes prises sur le vif.

Le titre interpelle, il évoque la fable ou le conte. En lisant, on perd un peu le fil, on le rattrape, on le perd à nouveau… Tout semble décousu, comme des paroles rapportées, que l'on retrouve d'ailleurs dans les notes manuscrites. À côté des ces notes, les textes dactylographiés font office de narrateur. Ce rapport presque théâtral à l'oralité s'accentue dans les premières lignes du texte où l'autrice, Marthe, se présente, et s'adresse au lecteur : « Bonjour jeune fille de bonne famille » .

Les dessins, toujours sur la page de droite, sont simples et épurés. Ils laissent apparaître en transparence les pages suivantes. Ainsi, ces images latentes se superposent, créent une continuité visible dans la lecture. Un tilleul, un perroquet bizarre, une quincaillerie, un coq et une poule qui se cherchent sur le toit de l'église… une vraie ménagerie qui nous fait rire et nous attendrit : voilà l'histoire de Marthe.

Nous avons posé quelques questions à Mathilde Barbey afin de saisir son rapport au livre. Voici ses réponses :

Je m’appelle Mathilde Barbey, je vis et travaille à Strasbourg.
Je viens de Xirocourt, un village de 400 habitants où tout le monde se connaît.
Ce village est traversé par une rivière : le Madon. Parfois elle entrait dans ma maison d'enfance, c'était un peu comme notre voisine d'en face. Je disais bonjour à tous les villageois. J’étais amie avec une vieille dame « L’Henriette », elle était un peu folle. J’ai toujours bien aimé les vieux et leurs anecdotes. Je pense que si j’aime autant la nature, les gens et leurs récits c’est en partie parce que le village de mon enfance a été mon terrain de jeu, et que ses habitants ont été une source d’inspiration.

J’ai fait mes études d’arts dans des écoles spécialisées dans l’écriture, la photographie, l’illustration et surtout le livre d’artiste. J’ai obtenu un BTS communication visuelle, puis une licence à l’école de l’image d’Épinal et un master à la HEAR, l’école des arts décoratifs de Strasbourg, où j’étais en atelier livre.
Je suis une récolteuse et une conteuse d’histoires, elles prennent la forme d’installations sonores, ou d’œuvres participatives, mais la plupart du temps je fais des livres qui ont des formes singulières. Je pense le livre dans sa globalité : j’écris, je l’illustre, je pense à sa reliure, à son papier, à sa forme . Mon but, quand je fais un livre, c’est qu’il exprime autant par ce qu’il contient (images ou textes) que par sa forme, sa lecture, son dépliage.

J’aime aller à la rencontre, je veux raconter des histoires, m’intéresser à des personnes comme vous et moi, qui vivent leurs vies et qui n’ont pas songé qu’elles pourraient faire l’objet d’un livre.

LE COQ ET LA POULE

J’ai eu l’occasion il y a deux ans de créer des livres singuliers avec des personnes âgées de l’EHPAD des Trois Fleurs d’Holtzheim (maison de repos). Il s’agit d’une série de livres qui sont autant de portraits. Leur forme a été définie en fonction leurs histoires de vie, de leurs personnalités, ou encore de leurs quotidiens.

Mon but en tant qu’artiste du livre c’était d’aller à la rencontre des personnes âgées, de raconter leurs histoires de vie en créant des livres d’artistes. C’est lors de ces ateliers que j’ai rencontré Marthe, une vieille dame qui n’avait pas sa langue dans sa poche et qui disait mille blagues graveleuses à la minute. On s’est tout de suite bien entendues.

« Avez-vous déjà entendu l’histoire du Coq et de la Poule ? Le coq était sur le clocher il a vu la poule en bas. »
C’est ainsi que Marthe Harquel, blagueuse et conteuse hors pair, raconte son histoire.
Le livre était là, je l’ai compris tout de suite. Il ne suffisait plus qu’à tricoter ses mots pour en faire une trame narrative, puis l’illustrer. Marthe ne se rendait pas vraiment compte qu’on était en train de faire un livre. Ce n’est que lorsqu’elle l’a eu en mains qu’elle a véritablement compris ! Je dirais que j’ai pensé à la forme avec elle, parce que sans elle « Le Coq et la Poule » n’aurait pas existé. Je pense que si elle avait été plus clairvoyante j’aurais pu davantage lui permettre de faire partie intégrante de la forme finale. En tout cas, c’est Marthe qui a souhaité dessiner... À la base je ne me doutais pas qu’elle serait si bonne dessinatrice ! J’avais prévu qu’elle réalise les illustrations avec des tampons, j’ai été épatée.

J’avais envie que le livre de Marthe happe le lecteur comme elle le ferait si elle le croisait au détour d’un couloir de l’EHPAD. J’avais envie qu’on entende sa voix, qu’on boive ses paroles, qu’on se laisse aller à rêver de cette poule.

Concernant l'aspect physique du livre, il s’agit d’une reliure cousue à la main. Nous souhaitions garder la même reliure que celle que j’avais réalisée pour le premier exemplaire du Coq et la Poule. Nous voulions que l’objet soit précieux. Son principal désavantage c’est qu’il faut une bonne trentaine de minutes par livre et qu’à la fois nous souhaitions vendre le livre à moindre coût (8 euros) parce qu’on voulait qu’il soit super accessible et que quelqu’un qui a un coup de cœur puisse l’acheter sans penser à son porte monnaie ! 
J’avais en effet réfléchi à la forme suite à mon atelier. Quand les membres du Collectif Tardigrade ont vu mon livre ils ont tout de suite voulu l’éditer ! C’était une chance parce que moi je n’avais pas d’imprimante, ni de fonds nécessaires, ni le courage d’en relier 50 ! Les seules modifications que l’on a faites pour arriver à la version éditée du Coq et la Poule c’est qu’elle est imprimée en riso (et pas en laser),que la couverture est en papier coloré vert d’eau, celle que j’avais réalisée en amont était imprimée en couleur. On a choisi ensemble ce papier pour simplifier la fabrication, esthétiquement c’était beaucoup plus beau et plus pérenne et c’était idéal de pouvoir tout faire à l’atelier et de ne pas passer par des imprimeurs !
J’avais cette crainte de devoir transformer mon livre pour le rendre « plus vendable », mais finalement il est presque resté tel quel.

LES ATELIERS

J’ai eu la chance de pouvoir être très libre pendant les ateliers, je suis par exemple allée me promener très souvent avec Marguerite. J’avais le droit de me focaliser sur une personne, c’était plus des tête à tête que des ateliers, finalement. C’était des instants où ce qui prime c’est la rencontre. L’envie de faire partie du quotidien, de respecter la personne face à soi, d’être à l’écoute. Les livres viennent après. Plus comme une envie de cristalliser les rencontres, puis de les diffuser.

Tous les jours, quand le temps le permet, Marguerite sort se promener. Elle arpente les rue d’Holtzheim, fait des boucles, et des bouquets. Elle offre ses fleurs cueillies aux autres résidents de l’EHPAD. J’ai passé beaucoup de temps avec Marguerite, bras-dessus, bras-dessous. Elle m’a raconté sa vie, mais elle ne voulait pas que je diffuse son histoire. Alors j’ai décidé de la représenter, elle, Marguerite, ce qui la rend heureuse : sa démarche quotidienne. Alors son livre a pris la forme d’un herbier. Ainsi le lecteur peut aussi l’accompagner.

Céleste a passé son enfance sur un bateau. Elle n’a pas pu me le raconter directement parce qu'elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle ne pouvait pas me raconter sa vie, alors je suis passée par le dessin pour pouvoir entrer en contact avec elle. Je savais juste qu’elle avait passé son enfance sur l’eau. J’ai dessiné un voilier, et progressivement, au fur et à mesure des dessins, j’en ai déduis que son papa était capitaine d’un remorqueur qui tractait des bateaux contenant des marchandises.
Lorsque je me suis occupée d’une autre résidente qui était à ses côtés, Céleste a mis de la couleur dans un portrait de son papa que j’avais dessiné comme ça à la va-vite. Elle m’a dit ensuite «voilà, maintenant c’est vivant ». En voyant ce portrait dessiné à quatre mains j’ai su que je voulais qu’il figure dans un livre.  Je tenais aussi a parler de son quotidien, de ces allers-retours qu’est la maladie d’Alzheimer. J’avais envie de parler de sa vie comme d’un paysage dont on doit défaire et refaire le puzzle.

Comme pour le livre de Marthe, il y a eu ces coups de foudre. Ce moment où je sais qu’on tient le livre, qu’il ne reste plus qu’à trouver sa forme juste.

Je m’intéresse à chaque personnalité, à chaque histoire, elles deviennent ma matière, je les façonne, leur donne une forme, chacune d’entre elles est unique. Tout ça c’est affaire de rencontre, parfois on a des coups de cœur pour des personnes, notre rencontre est évidente, et bien moi, quand c’est le cas, un livre naît de cet échange.

Et c’est ainsi que sont nés les livres du Coq et la Poule, les Vagues et les Marguerites.

Céleste et Marguerite n’avaient, elles, pas de réel intérêt pour les livres. Marguerite voulait simplement que l’on passe de bons moments ensemble à nous promener. C’est plus pour moi que j’ai fait l’herbier. Parce que j’avais envie de cristalliser notre rencontre.

Céleste, elle, a été très touchée par le dessin du visage, mais pas par le livre, qui n’est pas adapté à son handicap. Elle a pris du plaisir en mettant en couleur ce visage oublié. Elle l’a redécouvert quand j’ai présenté ce livre pendant la fête de l’été de la maison de retraite : Céleste avec les autres résidents de l’unité Alzheimer de l’EHPAD sont passés devant le portrait en affiche. C’est la seule qui s’est arrêtée, et qui est restée là, bouche bée devant. Quand je suis allée la voir et que je lui ai dit qu’on avait dessiné toutes les deux son père elle m’a répondu avec un sourire jusqu’aux oreilles : « oh il va être tellement fier quand il viendra tout à l’heure ». Et là, c’est moi qui suis restée bouche bée.

Le Coq et la Poule a quant à lui permis à Marthe de se sentir valorisée. Ce n’est pas évident d’être un clown quand on a pas de public ! Elle était à l’époque un peu mise de côté par les résidents de l’EHPAD qui n’appréciaient pas son humour. Ce livre lui a permis de se sentir écoutée. Elle a pu diffuser ses blagues et son histoire autour d’elle.

LE COLLECTIF TARDIGRADE

Il y a deux ans j’ai montré à Anne Maussion, amie et membre active du Collectif Tardigrade, mon livre le Coq et la Poule, et elle m’a proposé qu’il soit édité en 50 exemplaires. Un an après, je rejoignais cette super équipe. En parallèle, avec d'autres artistes et illustratrices, nous sommes en train de fonder le collectif Demi-Brasses.

Le Collectif Tardigrade est composé de cinq illustratrices qui se sont rencontrées à l’ÉSAL d’Épinal. Forts d'une même envie de mettre leurs talents en commun, elles se sont lancées ensemble à la conquête du monde de l'édition menant leur transhumance jusqu'à Strasbourg. Nous avons créé quelques collections notamment de carnets et goodies (deux papertoys). En général, on souhaite avoir la liberté de créer des livres singuliers et donc sans contrainte de forme. Chacune est libre de penser à ses réalisations indépendamment.
Les seules contraintes sont plutôt de l’ordre des coûts qui doivent être raisonnables.

Faire partie de ces collectifs nous permet de mutualiser nos moyens techniques (à nous toutes nous avons : deux presses, deux massicots, une imprimante riso, un atelier de sérigraphie, une plieuse et bientôt une cisaille !), de financer les coûts d’impression de nos projets, de diffuser plus largement nos réalisations (nous allons à des salons de la microédition au minimum tous les deux mois, on peut être à deux endroits à la fois !). On partage nos connaissances, des goûters gourmands, on s’invite à participer à des projets.

J’aimerais par la suite poursuivre mes Livres-Portraits, faire des ateliers avec des détenus, avec des villageois, avec des personnes en situation de handicap, avec des migrants. Un jour j’aimerais avoir collecté plus d’une centaine de portraits différents !