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quelques questions à

Michel Mazzoni : Pour Gravity je voulais faire un livre sur l’Espace, sur la Conquête Spatiale, parce que je suis un peu de cette génération fin 60 début 70 qui a vu les allers-retours sur la Lune. Mais ce qui m’as surtout intéressé, c’est ce qui s’est passé avant, c’est-à-dire tout le mythe autour du cosmonaute fantôme.

Avant Youri Gagarin (le premier homme à avoir effectué un vol dans l’Espace), il y aura eu des cosmonautes qui sont partis dans l’Espace qui ne sont jamais revenus. Lors du retour, pour retraverser la couche atmosphérique, ils ont eu des problèmes et ont étés complètements abandonnés dans l’espace. Et apparemment le gouvernement soviétique a complètement occulté toute cette période.

Il y a deux frères, Achille et Giambatista Judica-Cordiglia , qui ont capté des signaux. C’était deux radioamateurs, installés dans une grotte et ils captaient des signaux radios. Ils ont donc entendu une femme qui appelait à l’aide en russe, et ils seraient rentrés en contact avec elle. Arte a d’ailleurs fait un documentaire là-dessus qui était vraiment intéressant. Et donc ils auraient vraiment entendu des signaux, dont notamment quelqu’un qui était dans l’espace et qui disaient « je brûle ». Je suis donc parti de cette histoire.

Vous êtes tombé sur cette histoire, ou vous vous intéressiez déjà à la conquête spatiale avant ?

Je m’y intéressais avant, à l’espace, aux images de l’espace, et j’ai donc commencé par créer une histoire à partir de documents réels. J’ai commencé à chercher sur internet des documents sur le site de la NASA. J’ai trouvé quelques images en très bonne résolution, et je suis aussi sur le Soviet Space Program où là c’est beaucoup plus difficile, mais j’ai quand même récupéré des très beaux documents.

J’ai donc récupéré ces images. Au début j’en avais une tonne, mais pour faire ce livre, je voulais vraiment garder celles qui permettaient l’impression, parce qu’il y avait vraiment des images qui étaient vraiment pixelisées donc on ne pouvait pas en faire grand chose. Avec ça, j’ai brodé une histoire. J’ai inventé une base spatiale qui serait située dans un désert.

Pour le désert, je n’avais pas d’images et je voulais vraiment faire des vraies images de désert. Et donc je suis parti en Islande. Je les ai fait à la chambre technique.

Oui parce qu’on se demandait s’il y avait des images à vous, ou si vous rephotographiez des photos.

Oui parfois je photographie des photos, des écrans,etc. Donc ici il yen a quelques unes.

Dans ce désert, il y a une base spatiale. Dans cette base, il y a des hommes qui s’entraînent. Donc j’ai récupéré des images de Gagarin qui s’entraîne et aussi de Leonov, les premiers hommes à aller dans l’espace:Gagarin qui a fait un voyage mais qui n’est pas sorti, et Leonov, le premier à être sorti dans l’espace. Donc on les voit à l’entraînement. Les Hommes envoyaient des satellites dans l’Espace. Les premières images, qui sont des images satellites.

Ces hommes partent dans l’espace, et à un moment donné, au moment de revenir, ils vont avoir un accident, ils vont percuter une météorite. C’est pour ça que le livre s’ouvre avec un tirage original qui représente une météorite ? C’est une image que j’ai faite. Je suis parti au Japon entre-temps, j’ai ramené une pierre de lave que j’ai photographiée avec un éclairage très rasant, un peu la lumière qu’on retrouve dans l’espace. Et donc ils n’arrivent pas à revenir. J’ai donc récupéré des images d’Apollo 13, des vraies images d’Apollo 13, au moment où ils ont eu des problèmes, et qu’ils n’arrivaient pas à rentrer. Il y a eu ce fameux film qui a été fait. C’est donc l’avant-dernière image. Donc ça c’est vraiment une image d’Apollo 13, endommagée, on voit qu’il manque un bout de carlingue. Ils avaient des problèmes d’oxygène également.

Donc, j’ai fait des photos des tôles froissées, des photos que j’ai faite en studio, j’ai récupéré des ailes de voitures froissées que j’ai photographiées aussi à la chambre. Donc on voit ici Apollo 13 avec entre-temps la météorite qui s’approche, et qui vas percuter le vaisseau, et les hommes ne reviendront pas. Mais je laisse le mystère, je ne dis pas qu’ils ne reviendront pas. On termine sur l’image du désert.

Le documentaire, enfin le style documentaire dans la photographie ne intéresse pas du tout, ce qui m’intéresse c’est le document ; donc récupérer des documents, et voir ce qu’on peut faire avec ces documents, quel sens on va leur donner.

Et donc après il y a tout un traitement sur le livre, le graphisme et la mise en pages qu’on reprend, donc il y a tous ces petits clins d’œils là. L’impression du livre est en noir & blanc avec un passage argenté, pour retrouver un peu cette couleur qu’on retrouve sur tous les engins spatiaux.

Donc pour l’impression, comment ça se passe ? Le passage argenté était en dernier ?

Oui donc c’était d’abord la bi-chromie et après le pantone argent. On a fait ça chez Cassochrome. Donc ça fait un bel objet. C’est un petit livre, mais il y a quand même des mois, voir des années de recherches.

Et donc j’ai aussi imprimé les documents soviétiques, qui sont très beaux, et le répertoire de la NASA des cratères de la Lune, je pourrais presque qu’en faire un autre live. Donc ça c’est quelque chose que je montre lors de l’exposition. Pour l’exposition, toutes les pages du livre sont collés au mur, les trente-six images. Et j’ai donc une table pour la documentation, dont des vidéos.

Dans ce cas l’exposition a été pensée après, alors que d’habitude c’est plutôt l’inverse ?

D’habitude, je fais une série en pensant à un travail, à une exposition, mais pour Gravity je voulais vraiment faire un livre d’artiste. Par la suite un centre d’art a voulu que je présente Gravity, en parallèle au travail que j’ai effectué au Japon pour le livre Collision. J’ai fais une histoire à partir d’une histoire, comme si j’avais préparé des images pour un film à venir.

Tout le travail de mise pages vous faites ça seul ?

Oui en grande partie. Après il y a quelques détails, comme l’étoile qui rappelle l’URSS et les États-Unis par exemple.

Il propose également tout ce qui est choix de papier etc ?

Oui, mais aussi les typos. Le papier je commence à connaître, mais la typo c’est un métier. J’ai aussi fait un livre avec un fourreau, qui s’appelle amorce, en référence aux amorces photographiques. Donc dans mon travail il y a aussi un rapport à la science, tout en gardant une approche poétique. Je pars des choses du banal, du quotidien, pour en faire quelque chose d’étrange. L’étrange est partout autour de nous. On voit ça dans le cinéma de David Lynch, Bergman; dans un film comme Persona, ça se passe dans une maison, mais c’est très étrange. C’est ça qui m’intéresse aussi. Dans Gravity il y a quand même des gros clins d’œil à un film que j’adore, Solaris de Tarkovsky. C’est pour ça aussi que je voulais des images de l’URSS. Il y a quelque chose de fascinant. Quand on fait des recherches, on voit que les premiers à aller dans l’espace, c’était très rudimentaire, ils ne savaient pas s’ils allaient revenir, c’est pour ça que je pense que c’est possible qu’il y en ai qui ne sont pas revenus.

Je suis passionné aussi de littérature d’anticipation. J’aime beaucoup Ballard, c’est quelqu’un qui m’as nourri. Ce n’est pas des histoires de robot etc., c’est voir un monde futur qui est déjà un peu obsolète. Comme par exemple le dernier Bladerunner. Je pense que 2049 ne sera pas comme ça, mais ça interroge.