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Un cadeau, de Ruppert & Mulot

Florent Ruppert et Jérôme Mulot sont des auteurs de BD française. Leurs histoires sont des dialogues graphiques entre les deux auteurs, et leur travail propose une nouvelle approche de la narration et du découpage.

Un cadeau de Ruppert & Mulot, est un objet narratif original : comme son nom l’indique, il faut en découper l’emballage, puis les pages pour découvrir ce qu’il y a à l’intérieur. Un manière originale de mettre en scène l’autopsie d’un corps entre deux amis médecins.

Un cadeau est une petite édition (un format A5 tirant vers le carré), très fine, à la couverture noire, impression sérigraphiée en blanc, éditée par l’Association et vendue au prix de 19 euros. L’Association est une maison d’édition qui publie des ouvrages atypiques, souvent d’un humour noir, décalé, et pour adulte. À l’intérieur d’Un cadeau, les pages sont blanches, d’un papier bristol, assez doux et brillant, et nous voyons dès la première ouverture qu’il faut découper l’intérieur des pages grâce au pré-découpage, qui peut nous rappeler celui des ouvertures de paquets de gâteaux. Un plaisir qui nous rappelle l’enfance, où nous nous faisions une joie de goûter, tout comme maintenant. Une petite languette est tirée, et des volets s’ouvrent. Un des auteurs compare ce geste à un acte de samouraï, qui tranche sa cible. Nous n’avons pas le choix, il faut disséquer le livre afin de pouvoir connaitre la suite de l’histoire. L’action se fait méthodiquement pour ne pas abîmer l’ouvrage, les volets ne sont jamais de la même forme. Parallèles au début, ils finissent soit très désaxés, soit en forme hexagonale. Arrivé à la fin du livre, on se retrouve comme si notre histoire avait été l’épicentre d’un impact d’obus en origami.

Imprimé en Italie par Grafiche Milani en octobre 2013, ce livre ingénieux a tout de même posé pas mal de soucis à la fabrication. Les auteurs expliquent dans une interview pour Vanity Fair qu’ils ont d’abord fait des canevas pour les découpes de pages et les endroits où les pages sont gaufrées. Il ont fait d’innombrables maquettes, puis ont refilé les problèmes techniques à leur éditeur, qui lui-même a refilé ces problèmes techniques à son imprimeur… et ils imaginent qu’au bout de la chaine, un stagiaire s’est assuré que le livre existe et fonctionne convenablement.

Il a fallut créer quinze outils de découpe sur mesure, toutes les pages ont été collées à la main, cela à pris six semaines. Les ouvriers (artisans italiens) les collaient par quatre et attendait 24 heures que cela sèche. Une fabrication longue et laborieuse donc, pour une lecture expérimentale qui s’apparente à de la performance. Un livre assez spécial et original, tout comme leurs auteurs, qui ont des références assez mystiques : « C’est la roue de la vie, c’est Shiva dieu destructeur et créateur, c’est le sacre du printemps de Stravinsky, avec le sacrifice d’une vierge au dieu du printemps qui fait suite à l’hiver où tout est mort, tu détruis et tu reconstruis, tu meurs et après tu fais un enfant, dans l’ordre inverse. »*. Un travail d’orfèvre qui n’a pas dû être aussi rentable qu’une bande-dessinée plus classique.

Sur la quatrième de couverture d’Un cadeau, il nous est expliqué que « les Japonais vivaient la découverte d’une estampe en parchemin comme une expérience unique et irremplaçable où se déployait un espace-temps, celui qu’avait connu l’artiste lui-même lorsqu’il communiait avec l’essence de la création et participait au tao »*. Nous avons donc voulu mettre en parallèle cet objet particulier, dont la reliure est innommable, avec deux éditions d’estampes japonaises.

L’estampe, médium privilégié en Asie, perd de sa notoriété dans les années 1850, avec l’ouverture économique mondiale et la révolution industrielle. Les japonais n’ont d’yeux que pour ce que fait l’Occident, notamment la photographie. Ces deux livres, Le petit Tokaido et Cent vues fameuses d’Edo, nous replongent dans le travail de l’un des derniers artistes de l’ukiyo-e, Utagawa Hiroshige (1797-1858).

Le petit Tokaido & Cent vues fameuses d’Edo

Le petit Tokaido et Cent vues fameuses d’Edo renferment donc tout deux les estampes de ce fameux peintre d’estampes japonaises de l’ère Edo (1603-1868). Hiroshige fut l’auteur de plusieurs séries d’estampes illustrants la célèbre route entre Tokyo et Kyoto, route qui inspira tant de scènes aux poètes et romanciers japonais.

Ces deux livres nous proposent deux façons différentes d’appréhender la mise en page.

«Le petit Tôkaidô» consiste en un très long leporello, permettant au lecteur soit de dérouler entièrement le livre afin de voir les paysages les uns à la suite des autres, rappelant ainsi la route séparant Tokyo de Kyoto et sa succession de paysages, soit de parcourir le livre page par page, à la manière d’un livre traditionnel. Il provient des éditions HAZAN, et coûte 19 euros. Le même prix qu’Un cadeau, mais avec un peu plus de matière dira-t-on. Le leporello, une fois refermé, se range dans une petite boîte, accompagné de son livret cataloguant les différentes estampes du livre. Il n’y a pas de texte dans ce leporello, toutes les explications sont dans le livret annexe. C’est plus un objet d’art, de contemplation qu’une encyclopédie.

La troisième édition, Cent vues fameuses d’Edo, publiée par Taschen, propose une mise en page plus traditionnelle, pourrait-on penser. Cependant, sa couverture souple et fragile irisée et texturée rappelant le parchemin, ainsi que son coffret cartonné qui le protège, relèvent de l’objet précieux. Le coffret s’ouvre par une ouverture rappelant le kimono, ce qui fonctionne très bien avec les estampes du maître, et participe à l’ambiance japonisante et à l’aspect précieux de ce qu’il renferme. La reliure est japonaise, avec une couture sur la tranche, et ses pages pliées en deux se rejoignent sur la tranche, cela permet d’avoir une page plus épaisse et solide, bien que le papier soit fin et fragile. Il n’y a donc pas de recto verso dans ce livre, ni dans les précédents d’ailleurs. Dans une double page, il y a l’estampe à droite et la description et l’explication de l’image à gauche. Avec une mise en page très aérée, reprenant les codes graphiques asiatiques, qui consiste en deux colonnes centrées vers le bas, un titre écrit en japonais et donc à la verticale (l’écriture verticale se nomme «&nsbp;tategaki&nsbp;»). C’est la plus chère des éditions présentées, mais aussi la plus grande.

Voici donc trois éditions très différentes, de par la mise en place de la narration et la mise en page. Leurs points communs sont la relation précieuse et didactique qu’une personne peut avoir avec un objet éditorial entre ses mains. Le toucher, l’expérimentation, l’amusement, toutes les sensations possibles lors de la prise en main d’un livre, surviennent en fonction de la conception de la mise en place de la narration. En fonction de si c’est une petite histoire, un catalogue d’images ou encore un répertoire imagé didactique d’un artiste, la mise en page ira de paire avec cette narration, l’accompagnant, la prolongeant. Elle aura une signification et un rôle très important. Comme notre couverture est notre peau, notre apparence, notre style vestimentaire en dit long sur nous, l’extérieur d’un livre nous apporte des informations sur le fond.


Par Vicky Royer et Clara Thomasset