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La Tour Tatline, Monument à la IIIe Internationale ?, Georgi Stanishev, Édition B2, 2017.

La Tour Tatline, Monument à la IIIe Internationale ? est un livre signé de Georgi Stanishev, architecte et maître-assistant à l'École d'architecture de Paris-Malaquais, édité par la maison Édition B2, dans la Collection Laboratoires, et paru en Octobre 2017.

De prime abord, le livre se présente de façon peu conventionnelle : un format étroit, en couverture une vielle photo en impression fluo, quasi sans titre, une quatrième de couverture à la mise en page de biais, un texte très proche des tranches du livre, des annotations fluo en bas de page, au beau milieu quelque cahiers également fluo présentant des photos en noir et blanc, une pagination en haut de page.

Mais ce qui pourrait passer pour des exentricités de la part de la maison d'édition est en fait un ensemble de choix bien réfléchis, et qui prennent peu à peu sens à nos yeux au court de notre lecture de ce livre, si déroutant par sa forme. Pour les décoder, il faut revenir au sujet même du livre.

Nous sommes dans un contexte historique très précis : les années 1919-1920 en Russie, en pleine Révolution. Pour rappel, en février 1917, le régime Tsariste est reversé. En octobre de la même année, les bolcheviks prennent le pouvoir, menés par Lénine. Leurs but : créer une société nouvelle à étendre au monde entier, prenant le contre pieds complet de ce qui était avant, avec comme maître mot « le progrès ». Les arts ont une place toute particulière dans ce contexte. Les peintres, sculpteurs, cinéastes, architectes cherches de nouvelles formes, de nouveaux moyens de représentation à mettre au service de cette Révolution montante.

Tatline, artiste ukrainien ayant étudié aux beaux arts de Penza (555 km de Moscou), devient une figure clé du programme de construction de cette nouvelle société dicté par Lénine. Nait alors le projet de la Tour en avril 1919, projet gigantesque d'une néo Tour de Babel aux formes nouvelles, comme étendard de cette Révolution, qui se rêve mondiale.

Pour en revenir à l'édition en elle même, et en connaissance du contexte historique du sujet, une possible étude de ses composantes s'offre à nous.
Disséquons chronologiquement cet objet, dans le sens de sa lecture.

La couleur rose fluo, seule rouleur du livre, est très présente tout au long de l'ouvrage, notamment sur la première de couverture souple (papier Olin regular pur blanc 250g, comme dit pages de garde). On y retrouve une photo de l'une des maquettes de la Tour Tatline avec son auteur. Un parallèle entre le symbole de modernité que représentait la tour à époque et ce rose qui, de nos jours, relève d'une technologie d'impression. Ce clin d'oeil prête à sourire, la maquette de l'édifice semblant si désuète à nos yeux. On remarque un petit rond blanc sur l'image. Il est présent sur toutes les premières de couvertures de la collection, comme un point de fuite orientant le regard. Le logo de la maison d'édition se trouve en bas l'image, ressortant en blanc, tout comme le titre et le nom de l'auteur, de bas en haut, tout à gauche de la couverture. Cette dernière ne peut s'ouvrir entièrement. À la façon d'une reliure japonaise, elle réduit l'espace visible des pages intérieures du livre.

En l'ouvrant, on tombe sur une page de titre, sans pages blanches intermédiaires comme à l'habitude. On y retrouve le titre et l'auteur, la signature de Tatline, le logo de la maison d'édition, et une photo d'une de maquettes de la tour. Celle ci fait le lien entre la photo de la première de couverture et la page suivante, où nous trouvons le sommaire présentant les chapitres du livre.
Un détail noir et blanc de La Tour de Babel peinte par Brueghel le Jeune vers 1595 (conservée au musée du Prado) orne la page de gauche. Elle renvoie également à la page suivante, où nous retrouvons une seconde représentation de la tour mythique, celle de Brueghel l'Ancien cette fois ci, peinte en 1563 (conservée au Kunsthistorisches Museum Wien). La succession de ces deux images de Babel nous figure une remonté dans le temps, comme une belle introduction au texte qui démarre en 1919 (date de naissance su projet Tatline).

Puis, le texte. Débutant par une longue introduction de 87 pages, signée de Nikola Jankovic et ponctuée de trois cahiers de respectivement trois, quatre et trois pages chacun, regroupant des images d'illustration numérotées sur fond rose. Dans le corps du texte typographié Helvetica, des numéros également rose fluo renvoient instinctivement à l'image associée dans les cahiers roses. Notons qu'en bas de pages, des informations supplémentaires (comme par exemple les sources des éléments avancés) sont également en police du même rose. Elles prennent alors valeur, au même titre que les pages d'image, de complément d'information disponible au lecteur tout en restant facultatif pour la compréhension du texte.

À la page 95, on découvre la première page du texte de Géorgi Stanishev, présenté comme l'auteur du livre, soutenue par la page 94 avec une troisième représentation de la Tour de Babel (autre tableau de Brueghel l'Ancien, peint entre 1563 et 1569). Dans cette partie du livre, les images ponctuent le texte au lieu d'être regroupées sur des pages à part comme précédemment . La lecture du texte en est plus fluide, sans allez-retours entre les pages de textes et celles d'images. Ces images faisant comme partie du texte en lui même, comme symbole typographique à part entière. Ce quasi deuxième livre dans le livre se termine à la page 152, avec juste à sa suite, un document de l'époque en alphabet cyrillique sur pages grises. Ce n'est autre que le document officiel de présentation du projet de la Tour Tatline au grand public signé par Pounine, un contemporain de Tatline. Seul la couleur du titre a été changée pour rose fluo, devenu commun à nos yeux au fils de la lecture du livre.

À la suite de cette archive, sa traduction en français. Puis un quatrième texte également en Russe mais à la même mise en page que les autres textes, Helvetica sur pages blanches, sans image. En suit sa traduction en français, il s'agit d'un texte poétiqueà la gloire du projet de la Tour, signé par Chklovski, un autre contemporain et ami de Tatline. Enfin, l'Extrait du catalogue de la collection, puis une page de garde au texte entièrement rose, comme l'image de la troisième de couverture jouxtée et représentant une dernière image d'une des maquettes de la Tour, avec drapeaux et pancartes de propagande à la gloire du régime.

Pour finir, la mise en page de la quatrième de couverture reste tout aussi inhabituelle que celle du reste de l'édition. Le texte se présente de biais de haut en bas, il faut donc tourné le livre de 90° vers la gauche pour le lire aisément. Sur fond noir, le texte semble avoir été imprimé en blanc. On y retrouve le titre en rose, comme la collection, le logo de l'édition, le code barre et le prix (13 €). Sur le dos, un fond noir comme la quatrième de couverture, le titre La Tout Tatline suivit du nom de l'auteur et de la collection, tout cela en rose également. Ce dernier fait le lien entre la quatrième de couverture et la première, finissant notre dissection de cet object-livre à proprement parlé.

L'ensemble des choix graphique renvoi à la quête de nouvelles formes, essences de la modernité, qui animait Tatline. Par nos aller-retours forcés entre le texte et les pages d'image, le livre nous renvoie au mouvement de balancier entre art et politique à cette époque. Le livre joue avec sa forme, il répond à son contenu. Grâce à sa mise en page contre intuitive, il nous offre une nouvelle vision de l'objet que nous appelons « livre », tout comme le projet de la Tour offrait en 1919 un nouvel art architectural.

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Par Marie Besnehard