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The Gourmand est un magazine bisannuel qui oscille entre nourriture et art. Le magazine est vendu au prix de 12£ soit environ 14€, donc accessible. Il est rédigé en anglais. L’idée était de créer un espace pour parler de la nourriture et sa culture. Il a été créé par David Lane et Marina Tweed en 2012. Le magazine est distribué dans le monde entier, il a donné naissance à une filiale commerciale Lane & Associates qui travaille pour de grands groupes comme Nike ou San Pellegrino. Cela permet de financer le magazine, de la garder quasiment sans publicité et également de proposer des articles décalés et singuliers sans se soucier de la viabilité commerciale.

À chaque numéro, The Gourmand collabore avec de nombreux écrivains, de photographes, de set designers, d’illustrateurs et met en avant leur travail créatif.

La nourriture et l’art fusionnent dans The Gourmand. Lorsque l’on demande à David Lane ce qui a motivé ce choix il répond «  Nous avons senti qu’il y avait une synergie naturelle entre la nourriture et la créativité. La nourriture est le seul sujet universel. Publier du contenu créatif, inspirant autour de la nourriture […] étonnamment, n’existait pas ».

The Gourmand se veut être un magazine intemporel. Il propose des interviews de restaurateurs, des reportages culinaires, et présente des artistes utilisant la nourriture comme source d’inspiration ou bien des reportages critiques sur la société. En effet, la nourriture est un marqueur social qui permet de s’identifier à une certaine culture ou à un groupe. La nourriture est un prétexte pour aborder des sujets plus complexes.

Il y a également des séries photographiques mettant en scène la nourriture. Ces photos sont très esthétiques mais mettent l’accent sur une caractéristique spécifique de certains aliments comme la série qui nous offre un voyage synesthésique à travers le monde de l’huile d’olive. Cela a été fait en collaboration avec des experts de l’huile d’olive qui ont fourni des huiles provenant de différentes régions et qui possèdent des textures, des couleurs, et des saveurs différentes.

À la fin de chaque numéro, on retrouve une série de recettes provenant des rencontres faites pour créer le numéro. Les créateurs de The Gourmand souhaitent partager leur amour pour la nourriture, la culture et l’art.

Le format du magazine, 28,5 x 20 cm, est légèrement plus petit que le A4 mais reste dans un format standard facilitant son maniement, transport, stockage… Il comporte 120 pages et est relié en dos carré collé.
La couverture est légèrement satinée et de deux matières différentes au recto et au verso. À l’intérieur du livre (2ème et 3ème de couverture) le papier est lisse tandis qu’à l’extérieur (1ère et 4ème de couverture) il est texturé : granuleux et plissé, ce qui rappelle l’aspect du cuir. Le choix d’une couverture sensible, de l’ordre du touché, n’est sûrement pas anodin et permet de mettre en lien nos sens avec la 3D, les textures, les reflets des aliments en général mais surtout de la matière de l’objet photographié.
Cette couverture est graphique et minimaliste à la différence d’un magazine plus conventionnel. Sur la première de couverture on ne trouve que la photographie, le nom du magazine et une base line mais pas de titre d’article accrocheur ou imposant visuellement. Sur la tranche on retrouve le nom et le numéro, et en 4ème de couverture aussi un minimum d’informations : nom, numéro, prix, logo, code barre et photographie.

Les 1ère et 4ème pages de couverture présentent des photographies très similaires ce qui crée un rapport direct entre elles. Même composition photographique sur laquelle on a soustrait des éléments pour la dernière de couverture, comme si on avait entamé la chose mais qu’on ne l’avait pas terminée, sous-entendent l’idée de continuité ou de suite. L’analogie entre les objets (cloche et bun, tulle et salade…) est clairement représentative de l’intention et de l’univers général du magazine.

L’une des inspirations majeures du Gourmand Magazine est le Compleat Imbiber magazine publié entre 1956 et 1992 édité par Cyril Ray. Ce dernier écrivait des articles surtout autour du vin, on le nomme dans le milieu journalistique le « wine writer ». De part sa couverture cartonnée et sa typographie gothique, le Compleat Imbiber ressemble parfois à un manuel d’études. Cyril Ray mêle avec pataphysique l’appréciation des bonnes choses (vin) à l’esprit, autrement dit au « wit » anglais qui est un savoureux toast d’esprit et d’humour. Le Gourmet magazine se revendique de cet « esprit » anglais, où ils peuvent mêler à la manière de Cyril Ray plusieurs sujets grâce à la nourriture. En effet, les couvertures du magazine du Compleat Imbiber, prenant pour thème la boisson, sont très humoristiques : ce ne sont pas des photos aux compositions colorées et très esthétisantes mais la plupart des numéros sont illustrés par des dessins, des peintures, des caricatures. Ce qui lie les deux magazines est le second degré, et c’est en quoi Le Gourmand Magazine se revendique héritier de ce “modèle”. Voici ce que David Lane dit au sujet du Compleat Imbiber : “these compendiums about booze that had Kingsley Amis stories and weird bits and pieces – it didn’t follow a formula.” L’anti-formule ou l’anti-formatage semble être la clé d’un magazine décomplexé et innovateur.

Le travail graphique mis en place dans la revue permet des jeux visuels, sensibles et tactiles. Intention d’un métissage, association de plusieurs paramètres comme les papiers différents, typographies différentes, le positif et le négatif, la couleur et le noir et blanc etc. La forme et l’aspect du magazine retranscrivent l’idée principale du magazine, le partage et le mélange : personnes, genres, cultures, oeuvres, univers, idées…
Selon les articles il y a une utilisation d’un papier mat et légèrement grainé ou brillant, satiné et lisse. Le choix du papier peut renforcer l’aspect visuel et souligner l’aspect tactile de la photographie ou des éléments de la photographie. On note aussi une application différente de la typographie : sérif, bâton ou même courrier, en mélangeant aussi les titres bas de casse ou capital. Malgré la multiplicité d’éléments visuels, l’univers graphique reste cohérent par l’usage d’une grille à deux colonnes appliquée à tous les articles et généralement une pleine page pour chaque première page d’article, et l’omniprésence du rapport textes/images. Il y a une récurrence dans les mises en pages au sein du magazine même mais aussi d’un magazine à l’autre où l’on peut revoir une même double page, comme par exemple l’illustration de Jean Jullien sur papier satiné face à une page typographique en négatif sur papier mat que l’on retrouve dans le numéro 8.

Cette approche permet de regrouper dans une édition des profils complètement différents et hétérogènes, avec un univers graphique comme « adapté » à chacune des personnalités et fait preuve d’une certaine recherche dans la manière d’aborder et de représenter sensiblement les créations des intervenants sur un support en 2D.

Le Gourmand Magazine a remporté le Stack Awards en 2015. C’est un prix décerné aux magazines indépendants mis en place par Steven Waston, le founder the « Stack Magazines that matters ». Voici la définition du « magazine indépendant » sur le site internet de STACK : “The chiefs are the makers – the people who take care of the financial decisions are responsible for the magazine’s content or design”. Un magazine indépendant est donc une organisation autonome, autogérée, de la création du concept à la réalisation et à l’esthétique du produit.
Stack propose de livrer chez ses clients les meilleurs magazines indépendants que Steven Waston sélectionne personnellement. Il y a également 30% de remise si on a un abonnement chez Stack. On trouve sur le site de Stack une interview de David Lane qui parle de son aventure avec The Gourmand Magazine. David Lane insiste bien sur la collaboration importante du magazine : artistes, photographes, illustrateurs, designers.

Sur le site internet de The Gourmand, nous avons accès aux différents « issue » (publications) du magazine. The Gourmand ne dévoile pas entièrement le contenu, il expose la page de couverture ainsi que quelques pages. À droite du magazine : un aperçu du « sommaire » composé de noms d’artistes, cuisiniers, mais aussi des aliments pour nous donner l’eau à la bouche.

Exemple pour le numéro 8 :

Featuring: Alice Waters, Brian Wilson, Yayoi Kusama, Francis Mallmann, Harri Peccinotti, André Chiang, Modernist Tea Time, Food That Gets You High, Olive Oil, A Northern Thai Roadtrip, Prawn Stars and much more...

FUET est un magazine espagnol de Food Design fondé notamment par un duo Eduardo Garcia Llamas et Maria Arranz que l’on peut comparer à The Gourmand pour ses sujets basés non seulement sur la nourriture (recettes, spécialités) mais aussi sur l’art (cinéma). C’est aussi un magazine « collector » tiré à 1000 exemplaires, avec un texte en anglais et en espagnol, il est vendu à dix euros et distribué dans des magasins de vêtements tels que Colette ou des « bookstore » comme celui de la Tate Modern par exemple. Sur leur site internet on trouve notamment un guide (à visée internationale même si l’on trouve beaucoup d’articles sur Madrid), des interviews de cuisiniers et de cuisinières, des « stories », concernant la nourriture et l’art, le site n’est pas simplement une plateforme qui représente le magazine. Leur site est une sorte d’instagram plus complexe puisqu’il y a des articles et non pas seulement des ashtags.  D’ailleurs on ne peut pas commander le magazine directement via le site internet, il faut aller sur www.ilovepaper.co qui est un distributeur représentants d’autres magazines indépendants.

LIENS :


Par Laura Tinard, Camille Trefouel et Margot Valty