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Le livre que nous avons choisi a été édité chez Coracle Press, une maison d’édition anglaise fondée par l'écrivain et artiste Erica Van Horn et le poète, artiste et éditeur Simon Cutts dans les années 70.
La maison d’édition Coracle est organisée sous la forme d’une coopérative d’artistes et d’écrivains. Elle est à l’origine d’une grande variété de livres et de supports imprimés, près de mille titres jusqu’à présent. Les formes et formats de ces livres vont de la simple page imprimée à l’installation. Ici, nous allons nous intéresser au personnage de Simon Cutts, en comparant son travail en tant qu’éditeur/poète avec son travail de plasticien. Les artistes qui font partie de cette coopérative travaillent autour de la problématique du livre et de l’utilisation de textes dans différentes pratiques artistiques notamment dans des installations.

A LINE ONLY A WORD (2013) est un ouvrage tiré 200 fois, il a pour spécifcité sa forme. La couverture souple est en papier de riz, le titre, en rouge, a été imprimé manuellement à la presse typographique. La technique est reconnaissable grâce a un léger relief évident au toucher. Une double feuille est encartée dans la couverture, et à l’intérieur de cette même feuille pliée, un seul cahier de feuilles est plié et collé en accordéon.

C’est à l’intérieur de ces feuilles pliées en accordéon -que l’on nomme aussi « reliure japonaise »- que se trouve le texte, un petit fragment de phrase sur chaque face de l’intérieur. Les lettres se superposent, la visibilité dépend de la luminosité. Cet effet miroir, nous le retrouvons au fait que les phrases sont placées en vis-a-vis à l’intérieur des pages et nous retrouvons l’effet miroir dans les phrases elles-mêmes, on y lit :
a line only a word
a word only a line
a word a lone a line
a word a line alone

Cette disposition de mots cachés et mis en miroir attire l’attention sur l’acte de lire. Grâce à cette superposition, le lecteur doit faire un certain effort pour décoder les formes abstraites en signes verbaux. De plus, la reliure japonaise amène une ambiguïté, nous ne savons pas si il faut trancher les pages pour accéder à une lecture directe du texte. Devoir aller chercher le texte, qu’il ne se donne pas évidemment, qu’il soit caché sous les effets de transparence du papier, sont des facteurs peu communs qui font de ce livre-objet une oeuvre à part entière.

L’instabilité du langage est d’ailleurs le point de départ du travail de Simon Cutts dont celui-ci cherche à mettre en scène des problèmes de lisibilité et des façons dont le sens change avec le temps. On peut mettre cela en rapport avec la pratique artistique de Mel Bochner dont les oeuvres entreprennent une réflexion sur la nature de l’oeuvre d’art, sur ses conditions d’existence et de réception. Une réflexion qui donne également une place importante au langage et a la linguistique. Nombreux sont les travaux de Bochner qui mettent le regard et les sensations à l’épreuve et qui questionnent les systèmes verbaux et visuels à l’ère de la communication.

Les livres de Simon Cutts viennent compléter son travail d’installation où il mêle des problématiques de mise en espace en rapport avec le questionnement sur le langage. Ses éditions et donc son travail d’écrivain répondent à son travail d’artiste plasticien, ils accompagnent toutes les autres oeuvres. C’est ce que l’on peut également retrouver dans la collaboration entre Irma boom et l’artiste Sheila Hicks, qui à travers un ouvrage fait en commun,montrent comment faire du livre un objet expérimental, très proche du travail de l’artiste.

Le livre et le travail plastique fonctionnent ainsi de manière interdépendante. Dans le cas de Simon Cutts et de son ouvrage « a line only a word », où il utilise le texte comme ingrédient matériel de son travail, le livre devient en quelque sorte la métaphore même du poème.

Simon Cutts, avec cette édition, affirme son appartenance au mouvement de l’art concret, et par sa forme, revendique une certaine économie minimaliste. L’édition répond à des principes formels affrmés, des jeux de permutation, l’abstraction et l’absence évidente de sujet qui font écho à des œuvres telles que « One million years » de l’artiste On Kawara. Cette œuvre, réalisée dans les années 70, se compose de 10 volumes de 200 pages, chacun répertoriant, le million d’années allant de 998 031 avant JC à 1969 après JC. On retrouve donc dans cette forme une idéologie du livre-objet, le livre amené au statut d’œuvre, présent dans les mémoires en tant que concept, rendant sa lecture non nécessaire. Mallarmé avec son célèbre ouvrage « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard » (1897) réinvente la forme du poème, en créant un des premiers poèmes typographiques, jouant avec la disposition des mots, leur espacement et leur taille, il brouille la lecture du texte et grâce au mot-objet se transforme en sculpteur.

C’est ce que Marcel Broodthaers reprend dans les années 70 avec le même titre, gardant la même structure visuelle faisant une reproduction exacte de l’œuvre calligraphique où chaque mot est soigneusement recouvert d’encre. Reproduisant l’ouvrage abstrait sur des pages de calque, les mots-objets sont des rectangles noirs se superposant. Ainsi, « il élève la structure de l’œuvre au rang de concept digne d’un statut en soi, mettant en valeur l’attention fétichiste de Mallarmé à cet aspect de son œuvre » dira plus tard la critique d’art et grammatologue Johanna Drucker.

Nous avons grâce à l’édition de Simon Cutts, compris qu’il y avait différentes approches du livres, que celui-ci n’est plus forcément l’oeuvre écrite d’un seul auteur mais aussi le fruit d’une collaboration entre différents artistes. Le phénomène de l’auto-édition et de l’auto-diffusion dans le livre d’artiste permet de souligner ce caractère essentiel: l’importance nulle ou secondaire de l’éditeur. Simon Cutts fonde sa propre maison d’édition ( Coracle ) tout comme Ed Rusha avec Heavy Industry Publications. Parfois prétexte, trace d’une amitié ou bien dédicace, le livre d’artiste pourrait presque s’inscrire dans le champ de la sculpture tant ses formes sont recherchées.

Si le livre peut jouer un tel rôle dans l’oeuvre des artistes, c’est en raison de la place déterminante prise dans la création par la reproduction. Excluant toute intervention étrangère sur le contenu du livre ou tout aménagement de la publication en fonction d’intérêts commerciaux, les livres d’artistes sont un effet parmi d’autres de l’exigence d’autonomie qui, dans tous les domaines, fut une revendication essentielle de tous les acteurs sociaux dans les années soixante et soixante- dix.

Simon Cutts et ses collaborateurs tendent vers une poésie brouillée, libre dans la forme, parfois hermétique certes, mais faisant preuve d’une totale liberté.